05.06.2008
Je te regarde
Le matin, 8h55, on s'est quitté il y a vingt minutes. Je marche rue Beaurepaire. A une terrasse de café, des jeunes habillés comme Julien Doré et Yelle sont attablés, ils sont tous en train de taper sur des calculatrices vertes Texas Instruments, certainement occupés à rentrer des formules en prévisions d'un examen. Je me dirige vers le canal pour l'instant désert. Le matin, il n'y a que des coureurs, des pigeons et des cadavres de Kro ou de vin qui traînent.
Ca fait deux mois que je tiens ta main. Ca fait deux mois que je te regarde.
Tu chantonnes un air de Barbara, "Dis...Quand reviendras tu ? Dis...Au moins le sais tu ?". Ta voix est douce, cristalline. La fenêtre est ouverte, le long du canal, les rires des enfants, le piaillement des couples qui passent, le léger roulement métronomique des vélos. C'est un dimanche qui sent presque l'été. Malgré les nuages, la lumière est blanche. Tu es à ton bureau, concentrée sur l'ordinateur. Je suis sur le lit, face à l'écran, me préparant à écrire le prochain post. Tu te lèves, tu vas changer de pantalon, "mettre quelque chose de plus confortable". Tes longues jambes, tes fesses. Je les croque du regard. Sensation de douceur sous les paumes des mains. Tes cheveux sont relevés, retenus généralement par un stylo ou un crayon. Je regarde ta nuque, quelques petites boucles brunes se sont échappées. Envie d'y poser mes lèvres. Moment simple, ordinaire et poétique. Si quotidien.
Le quotidien, je ne l'avais jamais partagé de façon aussi évidente et naturelle.
Allongée contre moi, ta peau de porcelaine contre la mienne si brune, plongé dans ton regard, je te dis que je ne chercherai pas à te résister. Non je ne résisterai pas à l'envie de t'aimer.
Je le fais. Non je le fais pas. Allez si je le fais, non vaut mieux pas. Bon, sms envoyé. Trop tard. Maintenant tu sais que "tu m'es précieuse".
Je marche. Ce sera bientôt l'heure d'aller au bureau. Je compte les jours passés. Pourquoi ai je l'impression que ça fait plus longtemps ? Je n'osais même plus imaginer la possiblité de vivre de cette manière, réfugié dans ma tanière depuis si longtemps. Aucun être vivant au bord du canal, juste moi, les voitures et les cyclistes passent en parallèle. En face, une boutique fermée, sur les vitrines de gros panneaux : LIQUIDATION TOTALE. Ma vie est en train de changer.
Je t'ai donné le double de mes clés. Oui, j'ai envie que tu viennes quand tu veux. Oui, j'ai envie que tu saches qu'ici il y a toujours de la place pour toi même si c'est petit. Oui oui oui, et je n'ai pas peur.
Que m'arrive t-il ?
15:07 Publié dans le fil d'un jour | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
22.05.2008
Juste un manque
Bon Iver : Skinny Love
Le Quick St Michel, un samedi après midi.
Trois hommes sont assis à une table. Un trio tout droit sorti d'une bd, les Dalton en plus cosmopolite, un grand noir avec des petites lunettes, chemise rose saumon bien repassée, un physique si banal, si passe partout, qu'il pourrait être informaticien, vendeur, bibliothécaire ou même espion. Un mec tout sec aux dents en avant, une houpette sur la tête, il porte un polo vert pomme aux rayures jaune citron, et un petit tout rond, pull à capuche noir avec motif de groupe de rap, les cheveux rasés, les yeux très bleus. Ils parlent. De femme.
Le petit rond : "Et c'est là que mon pote lui dit, merci pour m'avoir tenu compagnie, salut !" Un petit moment de silence. Il observe la réaction attendue de ses potes. Les deux gars s'extasient. "Non ! Il a fait ça ?" Le rond, avec un sourire satisfait : "Ouais t'imagines ? Trop la classe de jeter une nana comme ça, non ? Il manquait plus qu'il lui donne un pourboire." Les autres rigolent.
Le petit rond continue de parler, il dirige la conversation, à la fois amuseur et leader. Les deux autres semblent suspendus à ses lèvres. Il parle d'une jeune femme qu'il "kiffait trop". "Franchement avec elle, je ne pouvais pas me freiner, j'y suis allé à fond. J'y croyais tu vois ? " Il énonce les quelques rendez vous qu'il a eus. "C'est vrai que dès le premier rendez vous, je me suis emballé. A la fin, on était dans le bus, j'étais là avec elle. Et je lui dis, mon coeur, c'est une lanterne qui contient une flamme pour toi, cette flamme elle ne pourra jamais s'éteindre." Les deux s'exclament. "Non tu lui as pas dit ça ? Ben si, eh le problème c'est qu'après elle n'arrêtait pas de se foutre de ma gueule avec ça. Une fois sur msn, elle m'a balancé une vacherie, et ensuite elle m'a demandé, comment elle est ta flamme maintenant ?" Rires des deux compères. "Eh tu vois, malgré tout ce que je me suis pris dans la gueule, j'ai continué à m'accrocher. Pourtant avec une autre, j'aurais abandonné. Mais non pas avec elle. Une fois, on visitait le Louvre, et là je tente une manoeuvre, je lui mets la main sur l'épaule, elle dit rien. Cool je me dis c'est dans la poche. Elle se met à accélérer, j'essaye de suivre la cadence avec la main toujours sur elle. Limite à la fin elle courait, je ne pouvais plus suivre." Son public ricane. "dents en avant" sourit bêtement, pendant que son pote n'y croit pas. "Mais combien de temps tu as continué comme ça ? Oh ben, on s'est vu pas mal de fois, à chaque fois, je lui disais que j'étais d'accord pour être juste ami avec elle, mais bon. Je ne pouvais pas faire autrement. J'essayais de lui prendre la main, l'embrasser, mais elle fuyait à chaque fois. Et là c'est fini ?" Le rond hausse les épaules, "ouais si on veut, je lui ai laissé un mail il y a deux jours".
"Mais t'es fou !
Ben...Je sais pas...
Tu lui as dit quoi ?
Qu'elle avait mon coeur entre ses mains..."
16:52 Publié dans le fil d'un jour | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : aimer avec l'énergie du desespoir, c'est beau, bon iver, skinny love
09.05.2008
S'arrêter, et reprendre ailleurs, autrement
Tu es là, devant ta glace. A moitié nu. Tu regardes ton corps. Ce corps qui change, les marques du temps qui s'impriment plus aisément, les muscles prennent forme autrement, les poignées d'amour sont encore plus faciles à saisir, les tablettes de chocolat fondent à vue d'oeil, ton corps s'élargit, on dirait une brique. Tu scrutes chaque détail, les cicatrices, les boutons, les points noirs. Eh oui, c'est comme ça que tu es. Mais tu le sais.
Ce n'est pas ton corps qui a le plus changé.
En gage d'amour, je me suis souvent sacrifié pour l'autre, lui prouver à quel point j'étais attaché et dévoué. Cette fois ci, j'ai arrêté. J'ai dit au revoir, adieu au "petit rêve".
En fin de compte,
Impossible, trop douloureux de vivre une histoire à des milliers de kilomètres de l'autre.
Juste faire l'amour avec une chimère,
Imaginer plus que vivre,
"S'illusioner" qu'on vit quelque chose d'incroyable. Alors qu'il n'y a eu que quelques jours inoubliables.
Au présent il ne reste que de la souffrance.
Première fois que j'ai dû décider de la déchirure. J'ai pensé à LUI, je me suis demandé combien de fois il avait fait mal de cette façon.Finalement suis je comme lui ?
Non. Non non non.
Juste écarter les illusions. Juste être honnête
Revenir à la réalité.
Espérer qu'elle comprendra.
Tu écris ce texte et tu n'es pas content de toi. Insatisfait. Ca fait depuis plus de quinze jours que tu tournes en rond. Tu veux revenir, remettre des mots mais tu as peur. Peur de faire mal, peur de montrer ce que tu vis. Celle que tu appelais "ton petit rêve" pourra lire ces mots si elle veut. Tu ne les as pas vues, tu ne les as pas entendues, mais tu sais que les larmes ont coulé. Tu souhaites juste ne plus en être la source cette fois ci. Alors tu n'oses pas.
Et pourtant tu le dois, si tu veux écrire là dessus, tu dois aller au bout. Sinon écris sur autre chose : Sarkozy, la fameuse loi sur le chômage, le monsieur qui crie sans cesse dans la rue contre les sacs plastiques, ta jolie voisine fan de Cabrel.
Ne te cache pas. Ce texte ne sera pas beau, il n'aura aucune poésie. Il n'y aura pas de moment de bravoure, de beauté, aucune révélation. Juste des mots, juste les tiens. Tu veux juste t'excuser, mais tu n'as plus à le faire. Tu veux demander pardon pour l'absence à tes chers lecteurs, mais tu ne dois rien non plus. Tu dois juste écrire ce qui te sort des tripes c'est tout. Crache ce que tu as.
Le monde a juste changé au détour d'un sourire.
Arrête avec ce genre de phrases, tu n'es pas Trenet. Contente toi d'être ce pauvre mec qui s'agite en caleçon devant son ordinateur, te concernant c'est déjà pas mal.
Je suis juste revenu au présent. J'ai écarté les questions inutiles,et je me suis contenté de vivre. Travailler, voir ses amis, sa famille, marcher dans Paris. Ouvrir les yeux, et apercevoir ce sourire qui n'avait jamais été très loin. Ne pas résister, ne pas avoir peur, juste sauter. La serrer dans mes bras, ne pas penser aux prochains mois, mais juste se dire que demain quand on se verra ce sera bien. Quand je lui ouvrirai la porte, je l'embrasserai tendrement, je l'enlacerai pour sentir son corps tout contre le mien, sentir sa chaleur et se dire qu'on est bien. C'est tout et c'est déjà très bien.
C'est mieux.
Ca y est, ta voisine s'y remet. La voix de Cabrel résonne dans toute la cour.
Tu peux t'arrêter là pour l'instant et surtout mettre du son à fond.
19:58 Publié dans le fil d'un jour | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
25.03.2008
j'en tremble encore
Frissons partout.
Paul Valet écrit :
Que pourrais-je vous donner de plus grand que mon gouffre ?
Etre lucide
C’est perdre connaissance
Etre libre
C’est perdre l’équilibre
Etre vengeur
C’est terrasser la vengeance
Etre intact
C’est terrasser l’évidence
Etre aux abois
C’est passer au-delà
Invincible est la détresse
De celui qui voit
Chair de poule à la lecture de ces mots.
Merci à François Bon pour son travail, sa pertinence, et le doigt qu'il pointe sur des choses qui m'étaient invisibles.
23:22 Publié dans Que dit-il ? | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : paul valet, merci pour le soleil d'insoumissions
22.03.2008
Si tu m'aimes, tu viens
Elle rentre dans le métro, portable collé à l'oreille. Elle est grande, de longs cheveux noirs qui tombent presque jusqu'au bas du dos, une frange et un joli dégradé. Bottes, jupe courte avec en dessous le collant noir épais qui cache tout, un tshirt noir moulant avec de grosses inscriptions rouges et blanches façon industrielles, recouvert par un petit blouson en cuir marron sombre. Elle parle fort, elle pleure.
Quoi ? Tu ne viens pas ? Tu me fais tout ce cinéma et tu ne viens pas ?
Elle se jette sur le siège en face de moi. Elle ne voit personne. Les yeux sont trop embués par les larmes.
Non mais je n'y crois pas. C'est pas vrai, tu me fais un cirque pas possible. Je suis revenu à Paris pour toi, je t'attends là.
La voix est fragile et gémissante. Elle est éraillée, usée certainement par l'énergie des mots dépensés.
Si tu m'aimes, tu reviens...Tu entends ce que je te dis ? Si tu m'aimes, tu reviens...Pourquoi tu ne réponds pas ? Et après tu dis que tu veux te marier avec moi ??
Derrière, un jeune homme assis seul, il s'est arrêté de lire l'Equipe. Il fixe son dos. Il semble fasciné par les paroles prononcées.
Pourquoi tu dis rien ? T'as intérêt à être là, sinon c'est fini.
Le mascara dégouline. Elle s'essuie les yeux et se mouche, le portable cloué à l'oreille.
Tu m'entends ? Pourquoi tu ne réagis pas ?...Qu'est-ce ce que je veux entendre ? Rien, je ne veux rien entendre. Je veux te voir. Si tu m'aimes, tu viens c'est tout.
Dans le wagon, nous ne sommes que trois, nous formons une ligne, moi en face d'elle, et dans le même axe, l'autre jeune homme derrière.
Tu ne réponds pas ? Si tu ne viens pas, je raccroche, et on ne se voit plus jamais, tu m'entends ? Je change de numéro dans les dix minutes qui suivent. Si tu m'aimes, tu viens.. Pourquoi tu ne dis pas que tu seras là ? Tu ne m'aimes pas vraiment, c'est ça ? Tu ne m'aimes pas ? Mais réponds ! Si tu raccroches maintenant, c'est fini. Je change de numéro, et on ne se voit plus jamais, tu entends ? Plus jamais.
Pendant quelques minutes, pas un mot, elle l'écoute. Elle pleure davantage, essayant de faire taire ses sanglots. Ils sont certainement trop forts pour être inaudibles. La rame avance au rythme des larmes.
J'en ai marre. Je ne veux rien savoir, tu dois être là pour moi, c'est tout...Tu ne peux pas...Alors c'est fini. je raccroche et tu ne me reverras jamais, c'est ça que tu veux ?
Crissement des rails. Elle éloigne le téléphone de son oreille, le regarde, tout son visage n'est que douleur. Elle remet le téléphone à son oreille.
Alors c'est fini, c'est ça ?...Réponds. C'est fini ? Quoi ? Tu ne peux pas parler maintenant ? Alors adieu !
Elle a appuyé. Elle regarde le téléphone, et pleure. Je ne sais plus à quelle station nous sommes arrivés. Le jeune homme derrière, non plus, pétrifié, ses yeux sont grands ouverts, il semble retenir son souffle. Elle pleure, manipulant son portable, le regardant, elle attend. Le téléphone reste muet. Elle lève les yeux. Nos regards se croisent.
Vous, les hommes, vous êtes cruels me dit-elle, soudainement en se levant et partant de la rame au moment de la sonnerie. Les portes se ferment. A travers la vitre, je la vois sur le quai, elle compose un numéro. Le train repart. Je regarde le plan, je n'ai pas raté ma station. En face, le jeune homme s'est replongé dans son journal. L'OM a perdu, l'homme perd toujours. Si tu m'aimes tu viens, si tu m'aimes tu viens, sa voix et ses paroles continuent de bourdonner dans mes oreilles.
10:25 Publié dans L'envers du jour | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : si tu m'aimes tu viens, radiohead, true love waits


